L’exposition s’est déroulée du 1er au 10 juillet 2010 à la salle Ibn Zeydoun (Riadh El Feth, Alger). Je l’ai visitée le premier jour et j’ai eu la surprise d’être interviewé à ce sujet par une journaliste de Canal Algérie.
Les œuvres de Nawel Bellal paraissent être les fruits d’une double passion : d’une part, celle de l’Algérie, sa terre et ses hommes et femmes pris dans les tourmentes naturelles et socio-historiques, d’autre part, celle du soufisme, plus généralement, de la culture vue sous un prisme mystique. Ainsi, l’histoire est représentée paradoxalement aussi bien dans ses zones mal connues à l’image du personnage quasi légendaire de Tine Hinane, et inversement assez bien connues, et, dans ce cas, la figure éminente de l’Emir Abdelkader est incontournable, en tant que chef de la résistance algérienne à la pénétration coloniale française et disciple d’Ibn Arabi; l’Art est représenté par le peintre de génie M’hamed Issiakhem et ses toiles de peinture déstructurée, fruits amers d’une vie très tôt confrontée au grand malheur. Quant à l’Algérie, elle est là, omniprésente, dans ces trois toiles et toutes les oeuvres exposées.
Ci-dessous les trois peintures suivantes: Issiakhem (Portrait de M’hamed Issiakhem), Mezghenna (La Casbah ou le vieil Alger fondé par Bologhine Ben Ziri des Beni Mezghenna) et Tin Hinane (Antinéa) la reine des Touaregs, pour signifier que le Hoggar est aussi un haut lieu d’expériences mystiques.
Des enfants jouent…
Acu iγ –d-nnan ger yetran, recueil de contes berbères de Kabylie de Halima Aït Ali Toudert, éditions du Haut commissariat à l’amazighité (Alger), 70 pages, année 2004.
Rencontre avec Halima Aït Ali Toudert
Introduit par l’entremise d’une parente commune, notre groupe de cinq personnes a été reçu dans sa maison du village de Tala N’Tazert (Tizi-Ouzou, Algérie) par Halima Aït Ali Toudert un vendredi d’avril 2010. Ce jour là, Il a fait froid et plu abondamment.
En habits traditionnels, elle nous a fait un accueil aussi sobre que chaleureux et, dans sa maison centenaire, nous a montré sa collection d’objets anciens, surtout des ustensiles en bois ou en terre cuite, ainsi que des photos- souvenirs de sa participation à des manifestations dédiées à la culture amazigh.
Halima Aït Ali Toudert est une femme de culture au sens plein et traditionnel comme il en a existé en Algérie depuis les temps immémoriaux quoique de moins en moins à présent. Elle appartient à une lignée de femmes qui se sont consacrées à la transmission et l’enrichissement de la culture amazigh. Elle est aussi une poétesse reconnue ; à ce sujet, nous comptons présenter un jour prochain dans ce blog une de ses œuvres que beaucoup trouvent magnifiquement réussie.
Les contes composant son recueil lui ont été transmis par sa défunte mère. Ils sont écrits en Tamazight de graphie latine. Nous les avons brièvement résumés ci-dessous.
Brefs résumés des contes
Allah Ulaεǧeb (Nom de Dieu !)
Son père et son frère absents pour un pèlerinage, une jeune fille voit sa vie tourner au drame à cause de sa grande beauté et arrive à retrouver le chemin du bonheur grâce à son intelligence et sa bonne étoile.
Asseḥḥar lǧihennema (Le magicien de l’enfer)
Un innocent petit garçon, orphelin de père, arrive à vaincre les forces de l’enfer, personnifiées par un méchant magicien, et s’empare d’un pouvoir magique qui lui permet d’échapper à la misère.
Silu (Silou)
Un père et une mère bornés apportent le malheur à leurs trois filles mariées et finissent par être les artisans de leur propre perte.
Tamacahutt n Uhusay Uḥṛic (Le conte du rusé garçon)
Un rusé garçon arrive, étape par étape en bernant des adultes, en commençant à partir d’une simple épine, jusqu’à posséder une fillette dont il est tombé amoureux.
Hmed bu tkerciwt (Ahmed les tripes)
Un jeune prince, suite à un rêve prémonitoire, doit vivre sept années d’épreuves et réalise tant d’exploits qu’il arrive à mériter son statut royal hérité.
Mesmamda (Mesmamda)
Un rusé petit garçon, Mesmamda, défend son frère aîné assez niais contre la méchanceté de leurs parents puis le venge de la cruauté d’un vieil homme et d’une vieille femme qui les ont impitoyablement exploités l’un après l’autre.
Tamaccahutt n bu sebεa tullas (Le conte des sept filles et de leur père)
Leur père parti en pèlerinage, la cadette d’une fratrie de sept filles sauve ses sœurs de l’attaque d’un ogre (mi-homme, mi-monstre), déjoue ses tentatives de vengeance et le fait tuer et dévorer par deux lions qu’elle a elle-même élevés.
Tamaccahutt n kṛaḍ n watmaten (Le conte des trois frères)
Un père laisse comme héritage à ses trois fils - nés chacun d’une mère différente, une française, une arabe et une kabyle- des pièces de monnaie, de la terre et des semences. N’arrivant pas à s’entendre sur la répartition de l’héritage, ils décident d’aller voir le vieux sage de la forêt pour les concilier. Ce dernier leur dit en substance : votre père a assigné à chacun de vous une tâche distincte, labourer ou semer et planter ou vendre et acheter. Il vous demande de ce fait de travailler, partager et vivre ensemble, fraternellement.
Taǧǧelt (La veuve)
Une veuve et son fils se trouvent abandonnés de tous et ne doivent leur salut qu’à la forêt qui leur offre un anneau magique pour vivre dans la richesse et à leur chien et chat pour aller le reprendre au méchant magicien qui l’a subtilisé.
Taqsiṭ tamsirt (L’histoire d’une leçon)
Un prince épris de justice s’oppose à son père, un roi oppresseur auquel il parvient à donner une ultime leçon qui lui coûtera sa couronne et permettre à son fils de lui succéder.
Tamaccahutt n jeḥḥa (Le conte de Djeha)
Le rusé Djeha roule trois fois de suite et à tour de rôle neuf frères. En bon connaisseur des faiblesses humaines, il parie avec succès sur leur cupidité – malgré leur richesse, ils en veulent toujours plus- et leur rivalité – aucun d’eux n’avertit les autres de sa mésaventure avec Djeha, au contraire.
Pourquoi les contes existent-ils ?
En lisant ces contes dans leur version originale en Tamazight, variante kabyle, on se rend compte quels formidables outils pédagogiques ils ont été dans l’apprentissage des valeurs humaines par les enfants. Ajoutons cependant que lire un conte, c’est le trahir un peu car le conteur de jadis s’impliquait tellement dans ce qu’il disait qu’il devenait aux yeux des enfants quelqu’un qui transmet les histoires vraies des temps merveilleux et lointains où les animaux parlaient aux hommes. Le but pédagogique des contes est à la fois de transmettre les valeurs fondatrices de la vie en société et de convaincre de leur nécessité pour la pérennité de l’espèce humaine et de ses réalisations et civilisations.
En effet, dans les contes, la victoire finale revient toujours aux personnages portant et défendant les valeurs positives – amour dans ses différents visages, fraternité, solidarité, justice, intelligence, ingéniosité, ruse, etc. Et lorsque des valeurs négatives – jalousie, cupidité, injustice, mensonge, paresse, bêtise, etc. – triomphent, c’est jamais définitivement car les personnages qui les incarnent finissent tôt ou tard par être sévèrement châtiés soit par leurs adversaires directs soit par des forces supérieures, humaines ou surnaturelles.
Il arrive souvent que les personnages positifs changent en bien leur statut social toujours après un parcours initiatique semé d’épreuves destinées à sanctionner des progrès dans l’élévation de leur personnalité. Ces progrès ne se réalisent que par la mise en pratique réussie des valeurs humaines positives.
Ainsi du degré de mise en pratique de ces valeurs positives, qu’il faut bien qualifier d’universelles, dépend le degré de réussite sociale et matérielle des personnages qui en sont porteurs. C’est bien là le miracle éternellement recommencé en œuvre dans les contes. Un miracle qui contribue sans doute à nous faire aimer l’aventure de la vie.
Village de toiles
Un village de toiles à l’esplanade de Riadh El Feth (Alger). Il abrite les stands de d’exposition-vente du 3ème festival culturel international de la littérature et du livre de jeunesse qui s’est déroulé du 27 mai au 05 juin 2010. La photo, nous l’avons prise en fin d’après-midi, le lundi 31 mai 2010.
Le maître de Tala, roman de Saïda Azzoug-Talbi, préface de Mouloud Achour, 178 pages, Editions Dahlab (Alger), année 2009.
Cette œuvre de Saïda Azzoug-Talbi, écrite dans un français classique aussi clair qu’élégant, donc agréable à lire, tient à la fois du roman historique, du récit de souvenirs, des mémoires et de la biographie. Cependant, l’impression permanente de vérité et d’authenticité qui s’en dégage fait penser à une biographie, celle du maître de Tala, Amar, même si des épisodes de sa vie, par exemple sa condition d’orphelin de père et ses liens avec sa famille élargie, n’ont pas été abordés.
La richesse du contenu alliée à la concision – mélange heureux et bien rare de nos jours – permet aux lecteurs d’apprendre et, pour les générations antérieures à l’indépendance, de se remémorer.
Nous apprenons beaucoup sur les conditions concrètes dans lesquelles les premières générations d’algériens colonisés - dits indigènes à l’époque- ont reçu un enseignement et une formation dans les écoles françaises ouvertes à partir de la fin du 19ème siècle, puis leur rôle dans la diffusion de la science et la culture occidentale ainsi que de la langue française à des générations de petits écoliers, parmi lesquels l’auteure. Nous mesurons aussi combien la société traditionnelle algérienne, déjà largement déstructurée et détruite par l’occupation, est constamment attaquée dans ses derniers retranchements par la colonisation ainsi que par les ondes de choc des crises économiques et politiques cycliques, telle, à l’époque des faits, celle de 1929.
Le mode de vie traditionnel, au sujet duquel les générations récentes comme, par exemple, les gens de mon âge nés dans les années 1950, gardent de vagues souvenirs personnels et connaissent surtout par les dires de leurs aînés – parents et grands parents, est présenté avec vérité et exactitude.
En fait, « Le maître de Tala » traite en quelque sorte de l’histoire des grands et arrières grands parents de nous tous, algériens des temps présents même si le destin d’Amar le maître d’école, est exceptionnel. En effet, petit orphelin de père ayant grandi dans la misère extrême de l’époque grâce à l’amour et la combativité de sa mère (appelée « l’aïeule »), il entre à l’école sur décision de cette dernière et réussit au-delà de toute espérance :
- en obtenant son certificat d’études primaires,
- en devenant maître-élève de l’Ecole normale de Bouzaréah,
- en entamant brillamment sa carrière de maître d’école pour petits algériens, dits indigènes,
- en étant mobilisé dans l’armée française au cours de la première guerre mondiale et en revenant vivant et indemne au pays,
- en se consacrant pour la suite de sa carrière à l’éducation de générations d’élèves, dont une partie dans l’école à classe unique de son village natal, Tala N’Tazert.
Excellent, c’est le qualificatif principal qui définit Amar, le maitre de Tala ; il l’est en tant que fils, élève, maître, mari, père ; en tant que kabyle et algérien également car, pas assez convaincu par le matraquage idéologique des colonisateurs, auquel nombre d’autres personnes comme lui ont finit par succomber, il n’a jamais renié sa culture, ses ancêtres et son pays, l’Algérie.
Une critique sur le contenu de l’œuvre me vient cependant à l’esprit. Il s’agit du manque d’informations sur les façons de s’habiller, les règles de vie en famille et en communauté et les luttes politiques, culturelles et syndicales menées par les algériens dits indigènes. Cette critique ne diminue pas à nos yeux la valeur littéraire indiscutable de « Le maître de Tala ».
Extraits choisis de « Le maître de Tala »
Les aliments des déshérités
La farine de glands, de sorgho et de l’orge grillé étaient des aliments de base des populations déshéritées. Avec ces farines mélangées, quand la nature était généreuse, avec du cresson, de l’ail sauvage, de la menthe pouliot, d’un peu de graisse séchée, précieusement gardée d’Aïd en Aïd, l’aïeule confectionnait des crêpes qui tenaient au corps en hiver. Ces crêpes avaient un goût délicieux surtout avec un peu d’huile d’olive - Délice rarissime en ces temps de disette.
(Extrait de la page 23-24)
L’école publique
L’enseignement dispensé par madame Grégoire porta très tôt ses fruits. Des esprits aigus furent détectés, il fallait se rendre à l’évidence : il y avait une avidité d’apprendre surprenante, la compétence avérée de la maîtresse fit le reste. Rapidement : l’alphabet, la lecture, les opérations de calcul élémentaires devinrent familiers. Les enfants, plus confiants, éprouvèrent du plaisir à ses rendre à l’école. Ceux qui avaient pleuré le premier étaient devenus gais, un tantinet indisciplinés. Pendant le cours, un silence total planait, la maîtresse n’élevait jamais la voix.
(Extrait de la page 28)
Les français dits de France
L’année suivante se déroula aussi bien à l’école d’Ighil Bouamas. Les époux Grégoire avaient adopté Amar au point de le garder chez eux après la classe. Ils le faisaient travailler avec leur fils, ainsi il améliorait et enrichissait son langage. Les efforts entrepris donnèrent des résultats satisfaisants pour les deux enfants qui devinrent les meilleurs amis du monde des années durant.
Amar découvrit le monde des français dits de France : sans animosité envers les indigènes, compréhensifs, humains allant vers les plus humbles. Leur comportement était fait de simplicité, chez eux, il n’y avait ni gaspillage ni luxe ostentatoire. Toutes ce images restèrent gravées dans l’esprit de l’enfant. Ce furent des années dont il se souvint longtemps, même quand son niveau de vie s’améliora.
(Extrait des pages 32-33)
La Casbah d’Alger
Comme il était convenu, l’oncle emmena Amar se promener dans la Casbah ; lui-même désirait fortement découvrir ces minuscules venelles aux noms étranges : rue du Sphinx, de la Lune, de la Bombe, de la Grenade, de la Grue, de la Mer rouge, des Pyramides, du Divan, des Gétules, Médée, Caton… et tant d’autres encore, qui devenaient de plus en plus inattendues dès qu’on s’enfonçait au cœur du quartier.
Le charme de l’architecture, à chaque détour, exerçait comme un sortilège. Les balcons et les terrasses étagées étonnaient l’étranger.
La noria de petits ânes gris, patients leurs chouaris remplis d’ordures descendant vers un point de collecte en vue de leur évacuation achevèrent de les ravir. La Casbah, lavée à grande eau, devenait vers le soir l’un des quartiers le plus propres de la capitale. Elle concurrençait en cela la Casbah de Tunis réputée en Afrique du Nord.
(Extrait de la page 47)
Apartheid en ville
Le quartier européen était totalement différent de la Casbah : sauf exception dans sa partie inférieure. La rue Bab-Azoun n’était pas une rue du quartier européen bien qu’elle ne fût plus tout à fait une rue typiquement arabe en dépit de ses arcades et de ses gargotes.
Au lever du jour, tôt le matin, des travailleurs indigènes se rendaient au port et aux chantiers. Des femmes de ménage en voiles blanc s prenaient le chemin des domiciles européens.
Les deux villes étaient également différentes du point de vue architectural. Les européens avaient ramené d’autres types de construction : ils avaient réalisé une ville avec des larges avenues, de rues droites, éclairées la nuit comme en plein jour. Les immeubles, très hauts, comportaient plusieurs étages avec de larges fenêtres laissant pénétrer le soleil et la lumière de la Méditerranée.
La ville européenne : c’était aussi l’exubérance le verbe haut, le bruit, les enseignes lumineuses, le tintamarre, les flots de musiques, les flonflons qui s’échappaient des cafés jusqu’à une heure très avancée de la nuit.
(Extrait de la page 51)
Apartheid à l’école normale
L’établissement dénommé Ecole normale comprenait trois établissements distincts :
- L’Ecole normale française réservée aux élèves –maître européens recrutés sur les mêmes critères que les élèves –maîtres indigènes pour un cursus de même durée.
- Le Cours normal des indigènes où étaient formés les élèves –maîtres. Indigènes, après le délai requis, à sortir en qualité d’adjoints de ceux de l’Ecole normale française : jamais un élève-maître indigène ne fut le directeur d’un élève –maître européen en dépit des résultats parfois probants du premier.
- La troisième section appelée « section spéciale d’adaptation « recevait des élèves –maîtres formés en métropole et des bacheliers qui venaient passer une année à la Bouzaréah. Là, ils bénéficiaient d’un programme d’enseignement adapté aux enfants indigènes et de rudiments de la langue arabe.
Les maîtres d’Amar, les époux Grégoire de Franche-Comté étaient issus de ce corps, qui avait su donner aux indigènes un enseignement de qualité.
(Extrait des pages 53-54)
Colonisation des esprits
Le Cours normal devait créer un corps intermédiaire d’indigènes pour faciliter les relations entre les colons et les indigènes.
Le message ne fut pas reçu de la même façon chez les colons : il y eut une levée de bouclier pour dénoncer cette perte de temps, d’argent et pire c’était un luxe inutile voire dangereux.
Pris entre ces deux politiques ou visions du monde contradictoires, les élèves-maîtres furent des victimes expiatoires. La République n’ayant pas annulé leur formation, malgré les réactions des colons qui se vengèrent à leur manière. Les élèves-maîtres, à leur insu, absorbaient l’idéologie scolaire coloniale par toutes les voies : le savoir diffusé, le costume imposé, la langue de travail et de communication, l’architecture écrasante du bâtiment du Cours normal et pour agrémenter le tout un régime alimentaire exquis.
(Extrait de la page 61)
Mourir pour l’Alsace et la Lorraine
Chacun commenta la nouvelle à sa manière. Selon l’opinion générale et unanime des indigènes, ils ne voyaient pas pourquoi ils devraient envoyer leurs enfants se faire « trouer la peau » pour des gens qu’ils ne connaissaient, ou plutôt dont ils ne connaissaient que les défauts, et pour des raisons qui ne les concernaient pas. Après tout, qu’étaient pour eux l’Alsace et la Lorraine ? Ils n’en avaient que faire, quand eux et les leurs crevaient de faim !
(Extrait de la page 75).
Notre mère l’Algérie
Il n’avait pas de responsabilités familiales particulières puisqu’il était célibataire. Le matraquage psychologique enduré au cours normal faisant de la France sa mère patrie ne l’avait jamais, totalement, convaincu. Au plus profond de lui-même, il n’avait qu’une seule conviction : sa mère était l’aïeule, au dessus d’elle se trouvait l’Algérie : celle de ses Ancêtres, alors pas de contes à dormir debout !
Vis-à-vis de cette guerre, il éprouvait des sentiments ambivalents. S’il fallait y aller, il irait, ce ne serait pas de gaieté de cœur. Il n’aurait pas le courage de déserter de peur de mettre son groupe familial en danger, il y avait un sentiment de lâcheté qui le gênait.
(Extrait de la page 77)
Dans cette photo d’une scène proche de la fin du film, Malik El Djebena (joué par Tahar Rahim, deuxième à partir de la droite) est conduit en cellule d’isolement où il passera 40 jours. Il vient de revenir d’une permission de sortie durant laquelle il a éliminé un caïd rival de son patron corse, Cesar Luciani (joué par Niels Arestrup). Cette opération le consacre comme le plus important chef mafieux.
Fiche technique : titre : Un prophète ; réalisation : Jacques Audiard ; scénario : Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Nicolas Peufaillit, Abdel Raouf Dafri ; directeur de la photographie : Stéphane Fontaine ; 1er assistant réalisateur : Serge Onteniente ; 2éme assistant réalisateur : Jean-Michel Correia ; compositeur : Alexandre Desplat ; musique additionnelle (interprète) : Sigur Ros ; monteuse : Juliette Welfling ; chef décorateur : Michel Barthélémy ; collaborateur artistique : Thomas Bidegain ; costumes : Virginie Montel ; coiffeur : Pierre Chavialle ; maquilleuse : Frédérique Ney, (etc.) ; durée : 2h29mn ; date de sortie en salle : août 2009 ; interprètes : Tahar Rahim (Malik El Djebena), Niels Arestrup (César Luciani ), Adel Bencherif ( Ryad ), Hichem Yacoubi (Reyeb, la première “mission” de Malik) , Réda Kateb ( Jordi, le gitan), etc.
Synopsis : Condamné à six ans de prison, Malik El Djebena ne sait ni lire, ni écrire. A son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragile que les autres détenus. Il a 18 ans. D’emblée, il tombe sous la coupe d’un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi dans la Centrale. Le jeune homme apprend vite. Au fil des ‘missions’, il s’endurcit et gagne la confiance des Corses. Mais, très vite, Malik utilise toute son intelligence pour développer discrètement son propre réseau. Pour les Corses, il continue à jouer avec docilité son rôle de larbin. En coulisses, il profite de ses sorties régulières pour mettre en place un trafic de drogue entre la prison et les cités. Il parvient ainsi à s’imposer peu à peu jusqu’à obtenir l’estime des musulmans, ‘l’ autre’ clan de la Centrale. Alors que débute une guerre de succession entre les deux bandes rivales, Malik est bien décidé à s’emparer du pouvoir.
J’ai vu ce film français le samedi 22 mai 2010 à la salle Cosmos (Riadh El Feth). Sa projection a été organisée conjointement par le centre culturel français d’Alger (CCF) et le ciné club « Chrysalide ». Le film, sorti en 2009, a eu un grand succès tant artistique que commercial. La présence exceptionnel de l’acteur principal, Tahar Rahim, et du scénariste, Abdelraouf Dafri, a donné à cette séance un cachet particulier. Ce que l’assistance a fort bien compris en réservant un accueil triomphal aux deux franco-algériens. Après la projection, ils ont répondu dans une ambiance chaleureuse aux questions de l’assistance.
« Un prophète » est effectivement une réussite à plusieurs points de vue. Le scénario, riche et original, est à la base des innovations apportées par le film par rapport aux tendances existantes du cinéma français. Il met en scène l’ascension fulgurante d’un jeune délinquant endurci dans un milieu carcéral contrôlé par deux clans hostiles.
Il présente une partcularité jamais vue auparavant dans un film français, celle d’avoir une majorité de ses personnages appartenir à une minorité dite “visible”, celle des franco-maghébins. Il reflète à cet égard la caractéristique de la population carcérale française composée en majorité de détenus d’origine maghrébine. A l’intérieur de cette population, deux clans organisés coexistent et s’affrontent à l’occasion, les corses et les islamistes. Cependant, les corses sont les plus forts, à l’intérieur, par leurs complicités dans l’administration de la prison, et à l’extérieur, par leur implantation dans le milieu du banditisme hexagonal.
Le personnage principal est, Malik El Djebena, un jeune homme de 19 ans, français d’origine algérienne. Au début du film, il est transféré d’un centre de détention pour mineurs à une prison pour adultes où il doit achever de purger une peine de quelques années. Les cheveux coupés à ras, le visage couvert de traces de coups, solitaire et renfermé, on dirait un enfant sauvage ou un rescapé du bagne, s’il en existait encore.
Le parcours du jeune détenu a tout d’une « success story », avec la précision que sa réussite s’est faite non par la voie, morale et légale, de la réinsertion sociale mais plutôt celle, plutôt amorale qu’immorale, du crime. Comme tout « prophète » qui se respecte, Malik El Djebena est bien soutenu par la providence. En effet, de détenu isolé et exposé à tous les dangers de la prison, il passe sous la protection du clan des corses dès qu’il a exécuté pour leur chef, César Luciani, un « contrat » ou « mission » : tuer, en tranchant la carotide avec une lame de rasoir, un détenu d’origine maghrébine, Rejeb, récemment transféré dans la prison, qui a négocié avec la justice un allégement de sa peine en échange d’un témoignage contre un chef mafieux. Devenu larbin en titre du caïd corse, Malik El Djebena en profite pour s’initier aux codes du milieu ; et pour ce faire, il va jusqu’à apprendre la langue corse que les malfrats utilisent parfois à la place du français pour garder leurs secrets. Le temps passant et une certaine confiance s’installant, César Luciani confie à Malik El Djebena, sous couvert de permissions d’une journée pour bonne conduite, des missions à l’extérieur de la prison pour le compte de son organisation criminelle. Malik El Djebena en profite pour travailler à son compte en réalisant des opérations de trafics de drogue en collaboration avec son ami de détention, Ryad , libéré et gravement malade. La dernière mission, la plus dangereuse qu’il accomplit – l’élimination par lui seul, en plein Paris, d’un caïd italien d’une bande rivale, et de toute sa garde rapprochée, pourtant bien à l’abri dans un 4X4 blindé, le hisse au sommet de la hiérarchie du milieu. Cette nouvelle position lui permet de changer de camp – il s’allie au clan des islamistes- et évince son désormais ex-chef, César Luciani, pour prendre la tête d’une organisation qu’il aura créée sous les décombres des groupes existants.
« Un prophète » véhicule un message optimiste quant aux capacités, d’une part, de la société française à absorber ses populations d’origine étrangère et, d’autre part, de celles-ci à réussir leur intégration sans remettre en cause le régime républicain, y compris dans ses recoins les plus obscurs que sont les zones de non droit dirigées par les mafias du crime.
Il reste toutefois un côté troublant dans ce film : c’est le refus d’assumer les conséquences de l’histoire de la réussite amorale de Malik El Djebena. Tueur et manipulateur dangereux, il garde tout de même un côté exceptionnellement humain (il fait don de bénéfices de ses trafics à l’imam de la prison, s’occupe de la femme et de l’enfant de son ami, Ryad, gravement malade puis décédé). Autrement dit, peut- on être à la fois dangereusement méchant et idéalement bon ? Si oui, il faudrait croire que sa personnalité hors norme (est-elle inspirée de faits réels ou, au contraire, imaginaires ?) de prophète laïc et républicain le met en situation d’incarner miraculeusement et le bien et le mal.
Les propos des deux invités après la projection du film
Voici la substance des réponses aux questions des spectateurs présents à la salle Cosmos données par Tahar Rahim et Abdelraouf Dafri.
Tahar Rahim :
- Je suis heureux d’être à Alger, ébloui par la chaleur de ses habitants et surpris par ma popularité insoupçonnée auprès d’eux.
- Voilà vingt deux ans que je ne suis pas revenu en Algérie. C’était alors pour mon baptême (circoncision selon le rite musulman) à Oran, ma ville d’origine.
- Depuis mon plus jeune âge, je voulais faire le métier de comédien. Pour cela, quand je suis devenu plus grand, j’ai fait des études d’arts dramatiques. Puis, j’ai joué au théâtre ainsi que dans des téléfilms.
- Mon premier rôle dans « Un prophète », je l’ai obtenu par voie de casting ou sélection.
- Jouer avec un comédien comme Niels Arestrup [il incarne César Luciani, le parrain corse dans « un prophète »], c’est une véritable chance ; Avec lui, le jeu d’acteur vient naturellement.
- Jacques Audiard, le réalisateur, est quelqu’un d’exceptionnel qui a réponse à toutes les questions que l’on peut se poser.
- Malik El Djebena, le personnage que j’interprète fait partie de ces rares personnes qui ont acquis la maîtrise de leur vie. C’est dans cette mesure là que c’est un prophète.
Abelraouf Dafri :
- Je suis d’origine algérienne. Mes parents sont partis en France après l’indépendance.
- Jeune, j’ai fait une formation professionnelle de niveau CAP. J’étais destiné à travailler à l’usine. Au début des années 1980, j’ai décidé de suivre une autre voie en me lançant dans le mouvement des premières radios libres.
- Mon idée est de relater une réussite exceptionnelle d’un français d’origine algérienne dans une activité qui se prête à un traitement dramatique sans discours moralisant. C’est le cas des histoires de luttes de pouvoirs entre clans mafieux et à l’intérieur de ceux-ci.
- L’histoire du film parle de l’éviction des corses par les algériens dans le contrôle des organisations mafieuses en France.
- Les corses ont été mis à la tête du milieu français par De Gaulle à la Libération dans le but de barrer le chemin aux mafieux italiens qui ont collaboré avec les forces d’occupation.
- Le film a été tourné dans un atelier désaffecté dans lequel les décors de la prison ont été construits. Ces constructions ont pris une bonne partie du budget du film.













